L'Hégémonie de Sideris

Epilogue

Épilogue : Le Saut vers Thalassa

Le signal officiel du transfert définitif venait de tomber. Dans deux heures, le matricule M11 devait embarquer pour les mines de fer de Kéron, et G12 pour les patrouilles de bordure de l’amas d’Ophiuchus. 

Pour la Censeure Lyra, c’était la conclusion logique d’un processus parfait. Pour les jumeaux qui venaient à peine de se retrouver, c’était l’annonce de la rupture définitive.

Ilario s’était glissé dans le hangar 4, celui qu’il avait lui-même saboté quelques jours plus tôt pour en éloigner les autres techniciens. La navette de classe Éclaireur était là, branchée sur les ombilicaux d’énergie du Léviathan. Isilde l’attendait déjà, tapie dans l’ombre du cockpit, ses doigts courant sur les consoles éteintes.

— Le cœur de saut est prêt, murmura Ilario en s’installant au poste de navigation. J’ai injecté les coordonnées de Thalassa-Prime dans la mémoire morte. L’Hégémonie verra un saut vers Kéron, mais la trajectoire bifurquera à la milliseconde de l’entrée en hyper-espace.

— Ils vont s’en apercevoir dès que nous détacherons les amarres, répondit Isilde, son casque scellé. Les batteries de défense d’Astra-Kahn couvrent tout le secteur.

Ilario posa ses mains sur les commandes. Ses doigts ne tremblaient plus.

— Pas si nous utilisons le « bruit ».

Le canal de passage pour Ophiuchus venait de se libérer dans le système de contrôle d’Astra-Kahn. Le signal du départ apparut sur la console. Isilde saisit les leviers de poussée.

— On y va.

La navette s’éjecta du tube de lancement avec une fluidité déconcertante. À la radio, Isilde utilisa sa voix la plus neutre, celle de la Pilote-G12, pour confirmer son vecteur vers Ophiuchus. Pendant les dix premières minutes, ils suivirent scrupuleusement le couloir de navigation imposé par l’Hégémonie. Ils n’étaient qu’un point parmi des milliers d’autres sur les écrans de contrôle d’Astra-Kahn.

— Sortie du périmètre de sécurité dans trois… deux… un… murmura Ilario.

C’est à cet instant précis qu’il activa sa « surcharge harmonique », une séquence qu’il avait patiemment codée : un bruit blanc strident envoyé dans tous les conduits de cuivre du secteur. Sur les écrans de contrôle de la station, des milliers d’alarmes factices se mirent à hurler. C’était la mélodie du chaos, la dernière œuvre du Luthier.

Au même moment, Isilde coupa les propulseurs principaux pour une dérive silencieuse, avant de braquer brusquement vers une trajectoire interdite.

Le leurre ne dura qu’un temps. Sur Astra-Kahn, une anomalie fut détectée : le point G12 n’était plus là où il devait être. Soudain, le noir de l’espace s’embrasa. Les projecteurs géants de la station balayèrent le vide comme des doigts de lumière accusateurs.

— Ils nous ont vus ! cria Isilde.

À des années-lumière de là, dans son bureau feutré, la Censeure Lyra se leva brusquement, ses yeux fixés sur une alerte écarlate.

— Qu’est-ce que c’est ? Une défection ? Impossible !

Elle vit sur son écran la trajectoire de la navette G12. Elle vit le nom « Isilde » clignoter à côté du matricule. Sa main se crispa sur son bureau. Elle avait sous-estimé la puissance du lien.

— Abattez-les, ordonna-t-elle. Maintenant.

Un tir de batterie lourde frôla leur aile gauche. L’onde de choc fit gémir la carlingue. Un second tir, plus précis, perça le bouclier et déchira le flanc arrière. Une alarme stridente, insupportable, envahit le cockpit : DÉCOMPRESSION IMMINENTE.

Le givre commença à se former sur les parois. L’air se raréfiait, s’échappant par la brèche. Isilde luttait avec les commandes qui devenaient folles. Ilario, de son côté, s’acharnait sur l’ordinateur de saut.

— Isilde, je n’arrive pas à verrouiller Thalassa ! Le choc a décalé les prismes !

Simultanément, ils eurent d’eux-mêmes la vision de deux êtres terrifiés, suffoquant dans une boîte de métal qui se disloquait. Mais, sans céder à la panique, Ilario abandonna l’idée de retrouver les codes qui pourraient les remettre sur la trajectoire. Il chercha la mélodie. Il se mit à fredonner le chant de Sideris, celui qu’il sculptait dans le bois. Isilde capta la fréquence. Ses mains se calmèrent. Elle calibra la poussée manuellement, à l’instinct, s’alignant sur la vibration de son frère.

— Saut !

L’espace se contracta. L’espace se tordit, le tunnel d’hyper-vitesse se referma derrière eux comme une mâchoire de lumière, les étoiles s’étirèrent en de longs filaments d’argent. Astra-Kahn disparut, remplacée par le silence absolu du tunnel de saut.

Puis, le silence. Un silence soudain, absolu, coupé seulement par le sifflement résiduel de l’alarme de décompression qui venait de s’éteindre, Ilario ayant réussi à colmater la brèche avec de la mousse expansive.

***

Ils rouvrirent les yeux. Devant eux, occupant tout le champ de vision de la verrière, Thalassa-Prime s’éveillait.

La blancheur stérile de Mnemos et le bleu oppressant de Glaucos étaient bien loin. Ici, c’était une explosion de vie. Cette planète ne semblait pas faite de continents massifs, mais d’un motif infini d’archipels, de minuscules perles de terre émeraude éparpillées sur un océan d’un azur si pur qu’il semblait émettre sa propre lumière.

Vue de l’orbite, Thalassa ressemblait à un organisme vivant, une symphonie de verts, de bleus et de blancs. De longues traînées de nuages cotonneux suivaient les courants marins, dessinant des arabesques complexes à la surface. Ilario colla son visage contre la vitre. Il ne voyait aucune cicatrice industrielle, aucune grille urbaine, aucune trace de l’Hégémonie. C’était un monde vierge, sauvage, une page blanche.

Alors qu’ils commençaient leur descente, traversant les couches supérieures de l’atmosphère, la navette fut prise dans des turbulences douces, comme une caresse du vent. La lumière changea. Le bleu de l’espace céda la place à un dégradé subtil, passant du turquoise au vert émeraude, puis au jaune doré du soleil couchant.

— Regarde, Ilario, murmura Isilde, sa voix tremblante d’émotion.

Elle pointa du doigt un phénomène étrange. En traversant une formation nuageuse, la navette fit vibrer l’air. Les cristaux de glace et les gouttelettes d’eau, réagissant au champ magnétique unique de Thalassa, se mirent à scintiller, créant des arcs-en-ciel éphémères qui suivaient leur trajectoire. Une vibration très légère, presque un murmure harmonique, parcourut la carlingue. La planète chantait leur arrivée.

Plus ils approchaient de la surface, plus les détails se précisaient. Ils distinguaient maintenant l’écume blanche des vagues se brisant sur les récifs de corail, les forêts denses de palmiers géants dont les feuilles violettes s’agitaient au vent, et les plages de sable blanc qui encadraient les lagons.

Isilde dirigea la navette vers l’archipel le plus important. C’est à ce moment-là que trois chasseurs d’escorte se rangèrent à leurs côtés, leurs silhouettes organiques contrastant avec la rigueur technique des vaisseaux de l’Empire.

— Navette Résonance, vous êtes en détresse, dit une voix calme et chaleureuse dans la radio. Ici la Colonie des Murmures. Suivez-nous, nous allons vous guider vers le lagon.

Ensemble ils descendaient vers un refuge, un monde où la musique n’était pas un crime, mais la texture même de la réalité.

Lorsqu’ils posèrent la navette sur la plage de la Colonie des Murmures, le bruit du moteur s’éteignit, remplacé par le grondement rythmique de l’océan. Thalassa-Prime les accueillait à bras ouverts.

Les jumeaux sortirent de la navette, encore chancelants, le visage noirci par la fumée. Une petite foule les attendait. Des hommes et des femmes vêtus de lin clair, les pieds nus dans le sable. Parmi eux, une femme d’un certain âge, dont les yeux pétillaient d’une intelligence vive, s’avança.

— Bienvenue, Ilario. Bienvenue, Isilde.

Les jumeaux restèrent pétrifiés. Comment connaissait-elle leurs noms ?

— Nous vous attendions, dit-elle en souriant. Nous captons les résonances de Sideris depuis longtemps. Je m’appelle Elara. J’ai fui Mnemos il y a vingt ans.

Elle les conduisit vers un village de bois et de verre, dissimulé sous la canopée des palmiers géants.

— Comment se fait-il que Lyra ne vous ait pas trouvés ? demanda Ilario, encore méfiant.

Elara désigna d’étranges structures de cristal qui parsemaient la plage.

— Thalassa possède un champ magnétique naturel unique, une résonance qui brouille les signaux de l’Hégémonie. Mais nous avons fait plus que cela. Nous avons appris à utiliser notre propre musique pour créer un « voile ». Pour l’Empire, Thalassa est une planète stérile et inhabitée. Ils voient ce que nous voulons qu’ils voient.

Elle posa une main sur l’épaule d’Isilde.

— Ici, vous n’êtes plus des outils. Vous allez devoir réapprendre à être vous-mêmes. C’est le travail le plus dur, mais c’est le seul qui en vaille la peine.

Ilario regarda sa sœur. Pour la première fois depuis leur enfance, il ne vit pas seulement un visage familier, il vit un avenir. Sur Thalassa, ils n’étaient pas seuls. Ils étaient le début d’une symphonie que l’Empire ne pourrait jamais faire taire.

 

Thalassa-Prime

***

Le soir venu, autour d’un feu qui crépitait sur la plage, le Luthier sortit son morceau de bois. À partir de maintenant, il ne le sculpterait plus pour se souvenir, mais pour célébrer.

À ses côtés, la Résonante écoutait le chant des marées, sachant que désormais, chaque note qu’elle entendrait serait une note de liberté.

L’Apoïkia de Lyra était une prison. Thalassa était leur renaissance. L’Hégémonie ne les retrouverait jamais.

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