Épisode 4 : Le Premier Souffle.
Ilario s’attendait à une simple ouverture du sas. Mais la capsule 412 ne s’ouvrit pas, le sas explosa vers l’extérieur sous la pression différentielle. Un hurlement grave, une note de basse d’une puissance infinie, s’engouffra dans l’habitacle. Le voyageur fut presque arraché de son siège par l’aspiration brutale, menaçant d’être projeté sur le
monde suspendu de la planète Aura-Borea. Les mains du jeune homme, autrefois si habiles à régler la tension des verres organiques sur Sideris, s’agrippèrent désespérément aux rebords de métal froid.
Devant lui, le vide absolu. Pas de sol, pas de repère. Rien que l’immensité d’un ciel couleur améthyste, zébré par des éclairs de néon qui semblaient ne jamais atteindre le bas, car il n’y avait pas de « bas ». La plateforme n°14, un disque de métal de quelques centaines de mètres de diamètre, gémissait sous l’assaut des courants-jets. Ilario sentit le vertige le faucher. Il était le « Luthier du Vent », mais ici, l’instrument était un monstre. Les harmoniques qu’il percevait n’étaient plus de la musique, mais un chaos hurlant qui menaçait de disloquer sa structure.
Sous ses pieds, le pont de sustentation vibrait d’une fréquence erratique. La plateforme penchait dangereusement, l’angle de chute s’accentuant à chaque seconde. S’il devait repartir un jour, il lui fallait absolument la stabiliser et l’arrimer. Le vide ne pardonne pas l’imprécision, clignotait l’écran. Comprenant que la force physique ne lui serait d’aucun secours, Ilario rampa jusqu’au centre névralgique du disque. Là, des câbles de tension gros comme des troncs d’arbres vibraient avec une violence telle qu’ils en devenaient flous.
Sourd au vacarme, il posa ses mains nues sur les commandes de pression. Il ne chercha pas à lutter contre la tempête, il chercha à l’écouter. Comme sur Sideris, il ferma les yeux pour transformer le chaos en une partition lisible. Il devait réaccorder la cité flottante, trouver la note de contre-fréquence exacte qui stabiliserait le disque avant qu’il ne sombre dans les couches denses et mortelles de la géante gazeuse. Il devint le métronome du vide, ses doigts ajustant les valves pneumatiques au rythme d’une symphonie de survie.
***
Pour Isilde, l’ouverture fut un silence de mort, brisé par un craquement sec. La lumière d’Obsidia, le monde de Verre, s’engouffra dans la capsule 809. Une lumière qui n’avait rien de caressant, mais qui frappait comme une lame. La réverbération sur les plaines de cristal noir était si intense qu’Isilde ne distinguait plus l’horizon du zénith. Le ciel lui-même semblait s’être liquéfié dans un brasier d’argent. Elle sentait ses rétines brûler, malgré la visière polarisante de sa combinaison qui virait au noir opaque pour tenter de compenser l’agression lumineuse.
Elle fit un pas, puis s’arrêta net. Le bruit du verre qui se brisait sous ses pieds résonnait comme des coups de feu dans le silence minéral.
— L’albédo… murmura-t-elle, sa propre voix lui paraissant étrangère.
Elle comprit que dans ce monde, la vue était un mensonge. Les rayons solaires ricochaient sur les parois d’obsidienne avec une telle efficacité que chaque crevasse semblait être une source de lumière, et chaque sommet une ombre trompeuse. Le labyrinthe n’était pas fait de murs, mais de contrastes insoutenables. Ne croyez pas ce que vous voyez, avait prévenu l’Hégémonie.
Plutôt que de lutter, Isilde prit une décision radicale, guidée par cet instinct d’insoumise que l’Empire n’avait pu briser : elle ferma les yeux. Elle abaissa totalement le volet opaque de son casque. L’obscurité fut une délivrance. Privée de la vue, elle commença à « écouter » la planète, comme elle écoutait autrefois le corail de Sideris. Elle sentit la chaleur radiante du soleil sur sa droite, le froid relatif des parois de verre sur sa gauche, et surtout, elle se concentra sur les vibrations du sol. Elle avança à tâtons, une main tendue vers l’invisible, devenant elle-même une part de ce silence tranchant qu’elle apprivoisait pas à pas.