Épisode 7 : Le Grand Équilibre.
Ilario resta un instant figé sur le seuil du Skiff, les poumons brûlants d’un air saturé d’huile et d’ozone. L’homme massif qui l’accueillait ne ressemblait en rien aux Sages de Sideris ; il exhalait une force brute, celle de ceux qui luttent quotidiennement contre la pesanteur.
— Je ne suis pas celui que vous attendez, finit par lâcher Ilario en descendant sur le quai vibrant.
Le colosse s’arrêta net. Il fit basculer son masque respiratoire, révélant un visage couturé par les engelures d’altitude. Un rire rauque s’échappa de sa poitrine.
— Évidemment que tu ne l’es pas. Tu as les mains trop propres et le regard trop fier. Mais tu as ramené le Skiff de l’Arpenteur, et la plateforme 14 ne s’est pas crashée. Pour Néphos, c’est tout ce qui compte. Ici, on ne s’embarrasse pas des noms, seulement des fonctions.
Ilario s’approcha de l’homme, ignorant les ouvriers qui commençaient déjà à décharger des réservoirs de gaz du Skiff.
— L’Empire m’a envoyé ici avec une promesse de départ. Mais les archives de ma capsule sont verrouillées. Je veux savoir ce qu’ils attendent de moi. Quelle est ma « Condition » ?
L’Intendant au tablier de cuir le dévisagea avec une lueur de pitié dans les yeux. Il tendit un doigt calleux vers le haut, là où les câbles de Néphos se perdaient dans les nuages noirs de la catégorie 4.
— Tu veux repartir vers tes étoiles ? Alors il va falloir apprendre à danser avec le monstre, petit Luthier. On appelle ça Le Grand Équilibre.
Il mena Ilario vers une baie vitrée crasseuse qui surplombait l’abîme. Au loin, une structure arachnéenne se balançait dangereusement : la plateforme de lancement principale.
— Pour que l’Empire autorise ton transfert vers un autre secteur, tu dois prouver que tu maîtrises le vent. Tu devras monter au sommet de la flèche de lancement pendant la prochaine tempête. Les gyroscopes automatiques sont brûlés depuis des lustres. Tu devras les stabiliser manuellement, à la force des bras et à l’oreille, pour que le vaisseau de transport puisse s’arrimer sans être déchiqueté.
Ilario sentit un froid glacial l’envahir. Sur Sideris, il accordait des instruments. Ici, il devait accorder une plateforme de plusieurs milliers de tonnes alors que des vents à 400 km/h tenteraient de l’arracher à la roche.
— Si tu échoues, le vaisseau repart à vide ou s’écrase sur la cité, reprit l’Intendant. Si tu réussis, tu gagnes ton billet. Mais regarde bien ces nuages… La tempête de demain est une catégorie 4. Sur Aura-Borea, on dit que c’est le moment où le ciel décide qui a le droit de respirer.
Ilario ferma les yeux, laissant le bourdonnement des turbines envahir ses pensées. L’Empire venait de lui jeter un défi à la figure : devenir le métronome d’une cité à l’agonie. Si Néphos devait rester suspendue, ce serait à la force de ses doigts ensanglantés sur les gyroscopes. Le Grand Équilibre commençait maintenant, et le vent n’aurait aucune pitié pour les musiciens.