L'Hégémonie de Sideris

Chapitre 15

Épisode 15 : Astra-Kahn, le Cimetière des Mondes

La navette d’Ilario s’arrima au Secteur 42 dans un choc sourd qui fit vibrer la carlingue. Lorsqu’il franchit le sas, il fut accueilli par un silence épais, saturé d’une odeur de poussière ionisée. Astra-Kahn n’était pas à proprement parlé une planète, mais plutôt une agonie de métal en orbite. Un entrelacs colossal de carcasses de vaisseaux, soudés par la gravité et le temps. 

Ici, l’Hégémonie n’avait pas de cités, seulement des « Secteurs d’Extraction ».

L’ordinateur de bord lui avait transmis sa directive de travail avant de s’éteindre : « RÉTABLIR LA CONTINUITÉ DU RÉSEAU PRIMAIRE — BLOC D-9 ».

Ilario s’enfonça dans les coursives d’un vaste vaisseau. Sur ses flancs rouillés, une plaque désignait le nom de l’astronef qui, autrefois, avait dû faire la fierté d’un amiral de l’Empire. Le Léviathan si vaste que ses plafonds se perdaient dans une pénombre huileuse.

Très vite, Ilario croisa les autres.

Dans une salle des machines immense, baignée d’une lumière jaune intermittente, une dizaine de techniciens s’affairaient. Ils portaient tous le même uniforme gris délavé, marqué de matricules illisibles. Ilario s’arrêta pour observer l’un d’eux. L’homme était assis devant une console démembrée, dénudant méticuleusement des fils de cuivre, les triant par longueur, puis les tressant ensemble avant de les sectionner à nouveau pour recommencer. Le regard fixé sur ses mains avec une intensité maniaque, il ne remarqua même pas l’approche du jeune homme.

— Pourquoi fais-tu cela ? demanda Ilario, sa voix sonnant étrangement claire dans ce tombeau.

L’homme ne s’interrompit pas. Ses lèvres remuèrent sans bruit, récitant peut-être un protocole oublié depuis des décennies. À côté de lui, une femme frappait rythmiquement une cloison avec un marteau magnétique, écoutant un écho que personne d’autre ne percevait. Elle semblait chercher une fêlure dans un mur blindé de trois mètres d’épaisseur.

Ilario comprit l’horreur de sa nouvelle condition : sur Astra-Kahn, l’Hégémonie n’exigeait pas de résultat, elle exigeait de l’occupation. On maintenait les exilés dans une boucle de tâches répétitives et absurdes pour empêcher leur esprit de dériver vers le passé. C’était le stade ultime de l’apoïkoï perdu et inutile : devenir une machine organique effectuant un travail sans but, dans un monde sans horizon.

Les premiers jours, Ilario lutta. Son esprit, bien que partiellement vidé sur Mnemos, cherchait encore une structure, une logique. Il s’attaqua au Bloc D-9 avec une efficacité féroce. Il soudait des circuits, remplaçait des relais grillés, tentait de redonner vie à une carcasse de métal qui n’avait pas respiré depuis un siècle.

Mais chaque matin, il découvrait que ses soudures de la veille avaient été sectionnées ou que les circuits qu’il avait réparés avaient été sabotés par d’autres techniciens, agissant dans une transe somnambulique.

— Ça ne sert à rien de fixer le courant, murmura un jour une voix derrière lui.

C’était un technicien plus âgé, le visage couvert de cicatrices de brûlures électriques. Il tenait une lampe à souder éteinte comme un sceptre.

— Si tu répares le pont, ils t’enverront dans les cales de purge. Ici, le mouvement est la seule survie. Fais semblant, technicien. Accorde-toi au bruit du vaisseau. Ne cherche pas la mélodie, elle n’existe plus.

Ilario se figea au mot mélodie. Une douleur sourde pulsa à ses tempes, là où la Sentinelle de Mnemos avait opéré. Il regarda ses mains noires de cambouis. Il sentait qu’il glissait, lui aussi. Il commençait à passer des heures à simplement écouter le bourdonnement des transformateurs, cherchant un signal qui ne venait pas. Ses gestes devenaient plus lents, plus répétitifs.

Il devenait un fantôme parmi les fantômes. Les cycles ne se comptaient plus en jours, mais en nombre de soudures effectuées sur des conduits qui ne menaient nulle part. Ilario s’était fondu dans la masse des Techniciens-M. Il portait désormais le même regard fixe que les autres, cette pupille dilatée qui ne voit plus les objets, mais seulement les schémas de tension et les fuites thermiques.

Il travaillait souvent dans le Secteur de l’Écho, une zone où les parois du Léviathan étaient si minces que l’on entendait le crépitement des radiations stellaires contre la coque. Autour de lui, d’autres silhouettes s’activaient. Un homme passait ses journées à polir une plaque de blindage avec un morceau de feutre usé, jusqu’à ce que le métal brille comme un miroir déformant. Une femme, assise en tailleur sur une pile de caisses vides, dénudait des câbles pour les tresser en d’étranges structures arachnéennes avant de les jeter dans un puits de maintenance.

Ilario n’y prêtait plus attention. Pour lui, ils n’étaient que du décor, des obstacles mobiles dans sa routine de réparation.

Un matin — si tant est que le concept de matin existe dans ce tombeau — Ilario fut affecté à la stabilisation d’une conduite de fluide cryogénique dans une travée transversale. C’était un lieu de passage. Des pilotes en combinaisons pressurisées y circulaient parfois, chargés de transporter des balises ou des réservoirs d’oxygène vers les hangars extérieurs.

Parmi ces silhouettes anonymes, un Pilote-G s’installa à quelques mètres de lui. Celui-ci devait vérifier l’étanchéité d’une valve murale. Ils ne se regardèrent même pas, aucun ne leva la tête. Ils n’étaient que deux unités de travail opérant dans le même périmètre de sécurité, leurs respirations filtrées par leurs masques créant un double battement sourd dans l’air vicié.

Le travail était ingrat. La conduite qu’Ilario tentait de fixer vibrait sous une pression irrégulière. Pour tester la solidité de l’attache, il saisit son marteau de précision et frappa le métal pour écouter le retour sonore.

Ting.

Un son sec, pur.

Ting-ting.

Deux notes brèves.

Ting.

Un silence, puis une finale plus sourde.

Un réflexe de Luthier inconscient, un automatisme de ses doigts qui, sur Sideris, cherchaient toujours la quinte juste. Mais ici, sur Astra-Kahn, ce rythme était une fracture dans la liturgie du métal.

À trois mètres de là, la main du Pilote-G s’arrêta sur la valve et ses épaules se tendirent. Sous son casque, il venait de ressentir une secousse électrique. Une sensation de déjà-vécu, si violente qu’il en eut le vertige. Ce rythme… la répétition des sons venait de frapper une zone de son cerveau qu’il croyait morte depuis les abysses.

Le Pilote-G reprit son travail, mais ses gestes devinrent plus saccadés et, sans en avoir le moindre conscience, il commença à répondre. Il actionna le levier de sa valve avec une cadence spécifique : Pschitt… Pschitt-pschitt.

Ilario s’immobilisa. Le marteau resta suspendu en l’air.

Ce n’était pas un vulgaire bruit de machine comme il y en avait tant autour de lui. C’était une réponse. Une symétrie.

Il tourna lentement la tête. D’abord, il ne vit qu’une visière réfléchissante, une silhouette grise parmi tant d’autres, encombrée d’outils. Rien ne distinguait ce Pilote des Reliquats qui erraient dans les cales. Pourtant, le vide mémoriel de Mnemos se mit à osciller. Un nom flotta à la surface de sa conscience, fragile comme une bulle de gaz : Is…

Il n’osa pas le prononcer. Sur Astra-Kahn, parler était dangereux. Mais il frappa à nouveau la conduite, plus doucement. Ting-ting.

À ses côtés, le Pilote-G lâcha sa clé et se redressa, faisant face au Technicien. Ils restèrent ainsi, immobiles au milieu du passage, tandis qu’autour d’eux, les autres exilés continuaient leurs tâches absurdes sans même leur jeter un regard. Deux fantômes venaient de s’apercevoir qu’ils hantaient le même navire.

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