L'Hégémonie de Sideris

Chapitre 16

Épisode 16 : La Carte des Possibles

Le Pilote était une Pilote. Celle-ci lâcha sa clé, se redressa, faisant face au Technicien. Ils restèrent ainsi, immobiles au milieu du passage, tandis qu’autour d’eux, les autres exilés continuaient leurs tâches absurdes sans même leur jeter un regard.

Elle s’approcha, ses pas faisant résonner le sol en treillis. Ilario, le matricule M11, le Technicien efficace. Intrigué, celui-ci enleva son casque. Son visage était marqué par la fatigue et une vacuité glaciale.

Dans la gorge d’Isilde un nœud s’était formé. Elle le reconnaissait. La structure de son visage, l’inclinaison de ses épaules. Mais lui… il la regardait sans cligner des yeux. Il voyait une Pilote, une fonction, une variable dans son environnement de travail. La Censeure Lyra avait réussi : il avait oublié ses traits. La mélodie avait disparu, et avec elle, le souvenir sensoriel de sa sœur.

Elle ôta son propre casque. L’air recyclé, froid et sec d’Astra-Kahn, frappa son visage. Elle fit un pas de plus, envahissant son espace de sécurité.

— Ilario ? murmura-t-elle. Sa voix, désormais non filtrée, sembla trop humaine dans ce tombeau.

Ilario cligna des yeux, enfin. Il fronça les sourcils, une expression de confusion pure. Il fixa les yeux d’Isilde. Il y avait une vibration dans l’air, une résonance qu’il ne comprenait pas, mais qui faisait mal là où son esprit avait été « nettoyé ».

— Isilde de Sideris, la Résonante, dit-il, d’un ton mécanique. Tu as… le même rythme.

Cette Pilote était une étrangère, mais il reconnaissait l’anomalie acoustique. C’était tout ce que Mnemos avait laissé. Un lien amputé, mais un lien tout de même.

Isilde comprit alors la profondeur du crime de Lyra. Ilario n’était pas seulement exilé ; il était veuf de sa propre mémoire. Mais au lieu de céder au désespoir, une fureur froide s’empara d’elle. Si Mnemos lui avait tout pris, elle l’aiderait à tout reconstruire.

***

Tandis que les Censeurs, convaincus que le lien était éteint, relâchaient leur vigilance, se concentrant sur les « Reliquats » oubliés, les jumeaux commencèrent à vivre en secret.

Isilde se faufilait dans les secteurs d’Ilario. Elle lui réapprenait les noms des choses, la couleur de la lumière sur Sideris, l’odeur du pain. C’était difficile. Ilario luttait, son esprit dépouillé résistant à l’intrusion de l’émotion. Il ne ressentait rien, mais il apprenait. Il apprenait à faire confiance à cette Pilote qui lui parlait de lui.

C’est lors de l’une de ces sessions, cachés derrière une carcasse de navette, qu’Isilde posa sa main sur le bras d’Ilario.

— Nous ne pouvons pas rester ici, Ilario. Nous sommes des spectres.

Ilario regarda sa main, puis les débris flottants par la verrière.

— Lyra surveille. Et nous n’avons pas de destination validée.

Isilde esquissa un sourire qui ne reflétait plus le vide des abysses.

— Lyra croit que nous sommes brisés. Elle ne regarde plus. Et la destination… nous la choisirons nous-mêmes.

Ilario se figea. « Choisir ». C’était un concept dangereux, un mot qui n’existait pas dans son lexique de Technicien. Mais la Résonance en lui, cette vibration résiduelle de la partition de l’oubli, se mit à vibrer plus fort.

— Dis-moi où nous allons, Isilde.

L’exil antique du temps des Grecs créait des colonies sœurs. L’exil de l’Hégémonie avait créé deux rouages solitaires. Mais dans le chaos d’Astra-Kahn, ces rouages commençaient à s’assembler pour construire quelque chose de nouveau : une issue.

***

Leur alliance devint une architecture de l’ombre. Dans les recoins pressurisés du Léviathan, là où les capteurs de l’Hégémonie ne percevaient que le bourdonnement des machines, le Technicien et la Pilote détournèrent leurs fonctions primaires pour une quête interdite.

Ilario utilisait ses accès de maintenance pour s’infiltrer dans les vieux serveurs de navigation du cuirassé. C’était un travail de bénédictin. Les données étaient fragmentées, corrompues par des décennies de dérive. Chaque soir, Isilde le rejoignait, apportant des batteries de secours qu’elle subtilisait au hangar des drones.

Devant un écran cathodique qui grésillait, Ilario fit défiler des spectres planétaires.

— Lyra nous a programmés pour ne voir que les mondes d’extraction, murmura-t-il, ses doigts courant sur le clavier avec une nervosité nouvelle. Mais les anciens navigateurs du Léviathan avaient d’autres cartes. Des mondes qui n’intéressent pas l’Hégémonie parce qu’ils n’ont ni métaux rares, ni cristaux mémoriels.

Isilde se pencha sur son épaule. Elle cherchait une couleur, une vibration qui ferait écho à Sideris. Elle ne voulait pas d’un monde de glace comme Mnemos, ni d’un abîme comme Glaucos.

Ils passèrent des heures à « sauter » de planète en planète, les reconstituant à partir des données fragmentaires. Seule l’énergie de leur quête désespérée parvenait à maintenir ouverts leurs yeux fatigués.

— Regarde celle-ci, fit soudainement Isilde en pointant une petite sphère émeraude et azur, isolée à la lisière d’une nébuleuse : Thalassa-Prime.

Ilario afficha les relevés atmosphériques.

— Oxygène stable. Gravité 0.9. Des archipels à perte de vue. Et surtout… une activité acoustique naturelle intense. Les marées créent des chants dans les grottes de basalte.

La jeune femme ferma les yeux. Elle imaginait le vent sur les côtes, le bruit de l’eau qui rassurait, telle une caresse.

— C’est Sideris, Ilario. Sans la surveillance. Sans les cités de verre. Juste la résonance du monde.

Mais choisir Thalassa-Prime revenait à signer leur arrêt de mort si Lyra s’en apercevait. L’Hégémonie envoyait ses exilés vers des « colonies productives ». Partir vers un monde sauvage était considéré comme une désertion, un gaspillage de ressources impériales.

— Pour atteindre Thalassa, nous devons pirater le moteur de saut de ta navette, expliqua Ilario, sa voix reprenant son timbre de Luthier, précis et harmonieux. Je dois encoder les coordonnées manuellement dans le processeur de vol. Si je fais une erreur, le saut nous atomisera.

Isilde posa sa main sur la sienne. Le contact ne le faisait plus tressaillir. Il commençait à réapprendre la chaleur de sa peau.

— Tu ne feras pas d’erreur. Tu es le meilleur technicien d’Astra-Kahn. Et moi, je suis la seule capable de nous sortir de cette ceinture de débris sans alerter les batteries de défense.

***

À des années-lumière de là, dans la station de surveillance, la Censeure Lyra consultait les rapports d’activité.

UNITE M11 : RENDEMENT 98%.

UNITE G12 : NAVIGATION OPTIMALE.

Le « bruit » détecté quelques jours plus tôt avait disparu des radars. Pour Lyra, l’anomalie était résorbée. Elle voyait deux courbes de productivité parfaites, stables, froides. Elle ne soupçonnait pas que cette perfection était une façade. Ilario et Isilde travaillaient deux fois plus dur le jour pour s’acheter le droit d’être invisibles la nuit.

— Ils sont devenus ce que l’Empire attendait d’eux, dit-elle à son officier. Des exilés sans visage, bâtissant leur propre prison. Les envoyer tous les deux sur Astra-Kahn était un vrai risque, mais un test concluant. Ils sont devenus des étrangers l’un pour l’autre.

Elle signa l’ordre de transfert définitif. Dans trois cycles, les deux unités seraient envoyées vers des secteurs opposés de la galaxie pour ne plus jamais se croiser. Elle pensait clore le dossier Sideris.

Elle venait, sans le savoir, de leur donner la fenêtre de tir dont ils avaient besoin.

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