Épisode 12 : L’Abîme des Murmures
Le caisson de transport pressurisé percuta la surface avec la violence d’une météorite. À l’intérieur, Isilde fut projetée contre les parois, le choc lui arrachant un cri muet. Puis, instantanément, le silence. Un silence lourd, épais, liquide. Le caisson entama sa descente, s’enfonçant dans la brume toxique qui masquait perpétuellement le ciel de Glaucos-Alpha, une planète-océan sans aucune terre ferme.
Par le hublot renforcé, Isilde vit la lumière s’éteindre. Le gris sale de l’atmosphère fit place au bleu, d’abord clair, puis de plus en plus profond, virant rapidement au noir absolu. La pression extérieure augmentait à chaque mètre, faisant gémir la structure d’acier du caisson. Isilde retenait son souffle, écrasée par la conscience des kilomètres d’eau au-dessus de sa tête.
Soudain, une lueur perça les ténèbres.
Au loin, accrochée à un récif corallien monumental, une immense cité-bulle scintillait. Pas la lumière crue de l’Hégémonie, mais une luminescence biologique, une symphonie de verts, de violets et d’ors émanant des coraux électroluminescents et des créatures marines qui gravitaient autour. C’était magnifique et terrifiant. Une oasis de vie fragile, maintenue par la technologie contre la pression écrasante du Grand Fond.
Le caisson s’arrima avec un bruit sourd à la station de recherche sous-marine « Bassin des Murmures ». Le sas s’ouvrit, libérant Isilde dans un environnement saturé d’humidité et d’une odeur d’ozone et d’iode.
— Bienvenue au Bassin, la Résonante. Votre affectation est immédiate.
La voix synthétique de l’Hégémonie retentit dans le complexe. Isilde n’eut pas le temps de récupérer. On lui remit une combinaison de plongée pressurisée, lourde et complexe, ornée du sceau de l’Empire. Son rôle : « Récolteur de Fluide ».
Quelques heures plus tard, Isilde se tenait sur une passerelle extérieure, protégée par un champ de force de confinement. Devant elle, le bleu profond et infini. Pas de ciel. Pas d’étoiles. Seulement l’immensité liquide, ponctuée par les lueurs erratiques de la faune abyssale. Elle ne verrait plus jamais le soleil.
Sa mission consistait à guider des drones de récolte pour extraire un fluide gélatineux et hautement énergétique des fissures volcaniques proches de la station. Un travail monotone, technique, exigeant une concentration totale pour éviter que la pression ne broie les machines ou sa propre combinaison.
Elle passait des cycles entiers à scruter le noir, les mains sur les commandes, écoutant le bourdonnement constant des pompes et les bruits étranges, presque comme des chants de baleines, qui filtraient à travers les parois. Ilario… Le lien qui l’unissait à son frère était sa seule boussole dans cette obscurité. Elle ressentait sa présence, lointaine, glaciale, quelque part sur une autre planète. Et ce lien, cette tristesse de la séparation, était devenu le moteur de sa survie. Elle devait récolter assez de fluide pour payer son droit de transfert. Elle devait le retrouver.
Parfois, de grandes ombres passaient loin au-dessus de la station. Des formes planes, majestueuses, glissant sans effort dans les courants. Les Lurkers. Isilde les observait avec une fascination mêlée d’appréhension. Elles semblaient appartenir à ce monde d’une manière qu’elle ne comprendrait jamais.
— Continuez la récolte, la Résonante. Le Grand Fond n’attend pas.
La voix de l’Hégémonie la rappela à l’ordre. Isilde reprit ses commandes, plongeant à nouveau son esprit dans le bleu profond. Elle ne savait pas encore que les Lurkers et les courants magnétiques qu’elles suivaient seraient bientôt la clé de sa liberté… ou le piège qui la briserait définitivement.