Épisode 5 : Le Passager Fantôme.
Les heures qui suivirent la stabilisation de la plateforme furent les plus longues de la vie d’Ilario. Puis il passa deux cycles de sommeil agités à fouiller les moindres recoins de sa prison de métal. Pourquoi lui ? Pourquoi ici ?
Le silence qui régnait désormais — un sifflement régulier au lieu du chaos hurlant — était presque plus oppressant que la tempête. Ilario était seul au milieu d’un océan de nuages électriques, avec pour seule compagnie les voyants ambrés de sa capsule de survie. En consultant les journaux de bord de la plateforme n°14, il découvrit une vérité glaciale. Les données indiquaient que la station était « en attente de maintenance critique » depuis des décennies. L’Hégémonie ne l’avait pas envoyé pour coloniser, mais pour agir comme un fusible. Un cerveau de Sideris, capable de comprendre les fluides, était plus efficace et moins coûteux qu’un automate de réparation complexe qu’il aurait fallu envoyer depuis le Noyau.
— Je suis une pièce détachée, murmura-t-il, ses doigts traçant les lignes de code sur l’écran givré.
Il n’avait de nourriture que pour trois jours, et n’avait, bien sûr, rien trouvé sur la plateforme. Aucun moyen de communication, ni avec Isilde ni avec qui que ce soit d’autre. La solitude risquait de devenir un poison.
C’est au troisième jour, alors qu’il inspectait la structure inférieure pour colmater une fuite d’hélium, qu’il fit une découverte. Accroupi sur une grille de maintenance couverte de givre violet, son regard fut attiré par une forme inhabituelle, nichée dans l’ombre d’un réacteur de sustentation.
Il comprit très vite que ça n’était pas une pièce de la station. C’était un Skiff de Saut, un engin effilé, sa coque en alliage de carbone polie par les vents d’Aura-Borea. Il était arrimé là, caché, presque comme s’il attendait un passager. En forçant l’écoutille, Ilario découvrit un cockpit exigu mais fonctionnel. Mais à quoi bon, où pourrait-il bien aller de toute façon ? Son cœur bondit lorsqu’il constata que la console de navigation n’était pas verrouillée par les codes de l’Empire. Il n’eut aucune peine à afficher une trajectoire de retour pré-enregistrée, un fil d’Ariane numérique pointant vers une zone de haute densité atmosphérique : la Cité-Ruche de Néphos.
Ilario comprit alors que quelqu’un — ou quelque chose — était passé par ici avant lui. Quelqu’un qui, comme lui, avait refusé d’être un simple rouage et avait laissé une clé pour s’évader, ou simplement retrouver son chemin. Par la force des choses, ce quelqu’un n’était pas venu seul et devait avoir la prémonition qu’un « outil » serait envoyé un jour.
Serrant les dents, il s’installa dans le siège de pilotage. S’il restait, il mourrait de faim ou d’épuisement sur cette plateforme oubliée. S’il partait, il avait peut-être une maigre chance d’arriver quelques part.
Il enclencha les propulseurs à ions. Le Skiff se détacha dans un cliquetis métallique, et plongea dans l’immensité pourpre, cap sur Néphos.
Le Skiff fendait les couches de gaz avec une précision qui trahissait une programmation experte. Ilario, les mains crispées sur les commandes manuelles, voyait le ciel pourpre s’épaissir, virant au gris anthracite. Soudain, la purée de pois se déchira.
***
Devant lui se dressait Néphos.
Contrairement à Sideris, où l’esthétique dictait la forme des cités, Néphos était un monstre de métal et de câbles, une structure verticale vertigineuse accrochée à un pilier de Roche — un fragment de noyau planétaire maintenu en lévitation par des champs magnétiques naturels. La ville ressemblait à une colonne vertébrale de pure technologie, s’étirant sur des kilomètres vers le haut et vers le bas.
Des myriades de lueurs orangées perçaient la brume, fixées aux balcons de métal et aux passerelles suspendues. Des milliers de turbines, semblables à celles qu’il venait de réparer sur sa plateforme, tournaient ici dans un bourdonnement basse fréquence qui faisait vibrer la coque du Skiff.
Le pilotage automatique l’engagea dans un étroit couloir de circulation, entre deux structures d’habitation. Ilario vit, à quelques mètres de sa vitre, les premières traces de vie des Voltigeurs de Néphos : des vêtements sombres séchant sur des conduits de vapeur, des enfants observant son passage derrière des hublots de polycarbonate rayé, et des ouvriers en exosquelettes soudant des plaques de métal à vif sur la paroi de la ruche.
C’était une cité organique, une machine habitée qui semblait dévorer l’énergie du vent pour ne pas sombrer.
Le Skiff ralentit enfin avant de s’insérer dans un alvéole de débarquement automatisé dont le sas se verrouilla dans un fracas de vapeur pressurisée. Ilario retint son souffle. Pour la première fois depuis son départ de Sideris, il allait rencontrer d’autres humains. Mais ici, loin des regards des Sages, l’Hégémonie n’était plus qu’une ombre lointaine. À Néphos, on ne vivait certainement pas pour une « Grande Cause ». On vivait pour que la Cité ne tombe pas.
L’écoutille du Skiff s’ouvrit sur un quai encombré de caisses de fluide. Une silhouette massive, vêtue d’un tablier de cuir lourd et d’un masque respiratoire, s’approcha.
— Tu as mis le temps, l’Arpenteur, grogna l’homme d’une voix distordue par son filtre. Le moteur de la plateforme 14 a fini par tenir ? On commençait à parier sur ta chute.